Après que des agents du Service de l’immigration et des douanes (ICE) aient tiré sur au moins une personne dans les quartiers nord de Minneapolis dans la nuit du 14 janvier, une foule s’est rassemblée et leur a fait face, les affrontant et arrachant le ruban jaune que les autorités avaient mis en place autour de la zone. La police est venue prêter main forte aux mercenaires fédéraux, se joignant à eux pour tirer une quantité considérable de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes sur les manifestant·e·s ainsi que sur les voitures qui passaient par là et les maisons du quartier résidentiel. Néanmoins, les agents ont perdu le contrôle de la zone et ont battu en retraite, cédant les rues à celles et ceux qui leur avaient tenu tête.
Au cours de cette opération, les agents de l’ICE ont abandonné plusieurs véhicules dans la zone. Les manifestant·e·s ont ouvert les véhicules et y ont trouvé des cartes d’identité, des documents administratifs, des plaques d’immatriculation, des plans opérationnels, du matériel tactique et d’autres objets. Des images de manifestant·e·s examinant ces documents ont été diffusées en direct sur Internet.
Cet événement fait suite au meurtre atroce de Renee Good survenu une semaine plus tôt et perpétré par l’agent Jonathan Ross en plein jour. Ce meurtre a été filmé par plusieurs personnes. Tu peux lire ici un compte rendu de la réaction des manifestant·e·s.
Au cours du dernier mois et demi, le régime Trump a envoyé de plus en plus de troupes dans les « Villes Jumelles », car il sait que ce qui s’y passe a des répercussions sur l’ensemble du pays – et parce qu’il est en train de perdre. Si la bataille de Minneapolis de l’hiver 2026 se déroule comme la bataille de Portland de l’été 2020, cela augure mal de la capacité de Trump à conserver le contrôle par la force pure et simple.
Il est important de noter le rôle joué par la police locale de Minneapolis dans les agressions commises ce soir contre les manifestant·e·s, alors qu’elle est officiellement sous l’autorité d’une municipalité démocrate qui s’est engagée verbalement à s’opposer à l’ICE. Partout dans le pays, la police a joué un rôle essentiel en permettant à l’ICE de terroriser les communautés. Sans l’aide et le soutien continus des services de police locaux, les agences fédérales auraient déjà été dépassées par les mouvements de protestation. Lorsque les politicien·ne·s démocrates affirment qu’iels doivent « maintenir l’ordre », iels tentent de se positionner comme des partenaires mineurs dans la consolidation du fascisme. Il est peut-être dans leur intérêt de « maintenir l’ordre » alors que des mercenaires kidnappent et tuent des personnes, mais ce n’est pas dans le nôtre.
Nous proposons ici un récit des manifestations qui ont suivi la fusillade dans le nord de Minneapolis. Ce récit nous a été envoyé anonymement.
Des manifestant·e·s qui ont inspecté les véhicules abandonnés de l’ICE ont apparemment récupéré ces « pièces de défi » que les mercenaires de l’ICE reçoivent lorsqu’ils kidnappent des personnes. Cette « pièce » est décorée d’un crâne coiffé d’une couronne. Les mercenaires de l’ICE servent le roi de la mort.
Il me restait deux heures à faire avant la fin de ma journée de travail lorsque mon téléphone a commencé à sonner sans arrêt. Plusieurs camarades ne savaient pas où j’étais et pensaient que j’étais peut-être dehors, dans les rues.
« Où es-tu ? »
« Ça va ???? »
« Coups de feu à l’intersection de la 24ème rue et de Lyndale. »
« Ils viennent tout juste de tirer sur autre personne »
Tous les fils de discussion des différents groupes d’intervention rapide parlaient de la même chose. Toutes sortes de rumeurs circulaient. Avaient-ils tiré sur une ou deux personnes ? Les victimes étaient-elles vivantes ou mortes ? Quelqu’un a dit que l’ICE avait tiré dans la jambe d’un garçon vénézuélien de 12 ans. Quelqu’un d’autre a dit que la victime se cachait chez elle par crainte d’être arrêtée et avait désespérément besoin de soins médicaux. Je ne savais pas quoi croire.
C’est toujours comme ça quand une nouvelle urgence survient. Au cours des 45 derniers jours d’occupation fédérale, se frayer un chemin dans le brouillard de la guerre pour découvrir ce qui vient de se passer est devenu une sensation familière. Quelqu’un m’a envoyé une vidéo en direct montrant une foule en train de s’enfuir alors que des agents de l’ICE leur lançaient des grenades lacrymogènes et assourdissantes.
Le temps s’est ralenti. Je me suis dépêché·e de terminer la tâche fastidieuse sur laquelle je travaillais aussi vite que possible. Quand j’ai senti que ce que j’avais fait été suffisamment correct pour ne pas avoir d’ennuis ultérieurement, j’ai dit à mes collègues que j’avais une urgence familiale et que je devais partir plus tôt. J’ai sauté dans ma voiture et j’ai brûlé tous les feux en direction de la 24ème rue et de North Lyndale.
J’ai croisé une équipe de street medics située à deux pâtés de maisons au nord de la foule. Iels m’ont raconté ce qu’iels avaient vu avant mon arrivée. L’ICE avait arrêté deux enfants soupçonnés d’avoir lancé un feu d’artifice dans leur direction – 20 voyous cagoulés s’étaient alors précipités pour les attraper, avant de les relâcher une demi-heure plus tard sous la pression intense du reste de la foule présente sur les lieux. Les street medics m’ont averti qu’iels allaient partir avant que les flics ne commencent à procéder à des arrestations massives. Selon elleux, je me dirigeais vers une nasse. L’air empestait déjà les gaz lacrymogènes.
Au niveau de la 24ème rue, j’ai retrouvé une foule composée d’une centaine de personnes faisant face à une ligne de flics anti-émeute du département de police de Minneapolis. Les fédéraux avaient déjà quitté les lieux et avaient laissé la situation aux mains des policiers locaux. Quelqu’un battait lentement la mesure sur un tambour. À ma droite, des enfants se tenaient debout sur une pelouse surélevée et criaient « Nique l’ICE ! » et « Nique le 12 ! » (une alternative à « Nique la police ! ») en direction de la police. Quelqu’un brandissait une grenade lacrymogène qui leur avait été tirée dessus, la montrant à ses ami·e·s. Une équipe de télévision était également présente. Ils ont essayé de me parler. Je me suis frayé·e un chemin à travers la foule pour m’éloigner des caméras. Au-delà de la ligne de front, à un pâté de maisons plus au sud au niveau de Lyndale et de la 23ème rue, j’ai entendu un bruit de verre brisé.
J’ai fait demi-tour et j’ai contourné le pâté de maisons. Je suis ressorti·e de l’autre côté de la ligne de front. De ce côté-là aussi, il y avait une foule de jeunes. Iels étaient en train de démolir deux SUVs que j’ai immédiatement reconnus comme étant des véhicules de l’ICE grâce à leurs vitres teintées et à leurs plaques d’immatriculation d’un autre État. Des gars donnaient des coups de pieds dans les vitres. Quelqu’un brandissait fièrement un drapeau mexicain. Une jeune fille a sauté sur le capot et a enfoncé le pare-brise avec son pied. Quelqu’un a tagué en rouge « HANG KRISTI NOEM » (« Pendez Kristi Noem », sécrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis) sur le côté de la voiture.
Une graffeuse ou un graffeur a désigné les mercenaires de l’ICE pour ce qu’ils sont : des nazis.
Quelques personnes ont sorti un coffre-fort pour armes à feu verrouillé du coffre d’une des voitures. Quelqu’un a jeté par terre un kit de prise d’empreintes digitales. Une autre personne parcourait frénétiquement un dossier contenant des documents officiels, les prenant un par un en photo avec son téléphone. Il y avait aussi une cagoule que porte les agents de l’ICE dans la portière côté conducteur du SUV le plus proche. Comme il se doit, un grattoir à glace se trouvait sur le plancher du véhicule.
Tout à coup, j’ai entendu un grand bruit d’explosion derrière moi. L’odeur âcre familière des gaz lacrymogènes m’a envahi les narines. J’ai commencé à courir vers le sud avec le reste de la foule. Cependant, lorsque nous sommes arrivé·e·s à l’intersection suivante, je me suis retourné·e et j’ai vu que les flics battaient en retraite, tirant des projectiles sur la foule tout en se déplaçant vers l’est sur la 24ème rue. La foule a repris ses esprits, nous avons fait demi-tour et avons couru vers la 24ème rue. Il y avait d’énormes nuages de gaz lacrymogène à l’est de notre position, à tel point que je ne voyais plus les flics.
J’ai entendu une personne crier avec enthousiasme « C’est celui-là ! C’est l’ICE ! ». Elle désignait un autre SUV argenté garé sur la 24ème rue. J’ai vérifié la plaque d’immatriculation dans la base de données des véhicules de l’ICE que les militant·e·s tiennent à jour, j’ai vu qu’elle avait raison et je me suis immédiatement senti·e ridicule d’avoir fait du travail administratif au milieu d’une émeute. Quelqu’un a commencé à frapper l’une des vitres latérales à l’aide du grattoir à glace qui se trouvait dans le véhicule précédent, en frappant aussi fort que possible. Après quelques coups, la vitre a cédé dans un craquement satisfaisant. Les gens autour de moi ont également commencé à donner des coups de pieds dans les autres vitres. Quelqu’un a ouvert la portière côté conducteur et a jeté un pétard à l’intérieur du véhicule.
Un caméraman trop zélé – je ne saurais dire s’il s’agissait du même que précédemment – s’est frayé un chemin à travers la foule pour filmer le véhicule de l’ICE en train de subir ce traitement. « Pas de vidéo ! » lui a crié quelqu’un. « Si vous le laissez prendre des images de ce bordel, quelqu’un va finir en prison ! » Plusieurs personnes ont vigoureusement encouragé le caméraman à faire demi-tour et à quitter les lieux de l’action.
Lorsque les gaz lacrymogènes se sont dissipés, j’ai vu que les flics avaient disparus. Cela semblait trop beau pour être vrai. J’ai couru sur quelques pâtés de maisons pour inspecter les environs. Ils étaient introuvables.
Je suis retourné·e là où se trouvaient les deux véhicules défoncés de l’ICE. Une ambiance festive de fête de quartier s’était installée. Les gens allumaient des feux d’artifice. Une personne essayait d’ouvrir la mallette sécurisée contenant les armes. Quelqu’un dansait à nouveau sur le toit d’un véhicule tandis qu’une autre personne passait à plein volume le morceau « I Don’t Fuck With You » de Big Sean. Des jeunes faisaient circuler une bouteille de Hennessy. Une voie de circulation s’était ouverte. Certain·e·s automobilistes qui passaient par là levaient le poing par la fenêtre et criaient « FUCK ICE! » (« Nique l’ICE ! »).
« Je suis tellement fier·ère de ma ville », me suis-je supris·e à murmurer à voix haute. Après sept semaines d’atrocités commises par ces fascistes, les gens ripostaient enfin. J’ai pensé aux libéraux qui, chez eux, se tordaient les mains en arguant que nous donnions soi-disant aux fédéraux une excuse pour réprimer (mais bon sang, qu’est-ce qu’ils croyaient qu’il se passait déjà ?) et publiaient sur Facebook des messages sur le « langage des sans-vois ». Les nouvelles et nouveaux camarades avec lesquel·le·s je faisais la fête autour des véhicules pillés me semblaient parfaitement éloquent·e·s.
Le soulèvement de 2020 lié au meurtre de George Floyd n’a jamais été très loin. Son spectre a hanté Minneapolis tout au long des événements qui se sont déroulés au cours du dernier mois et demi. Ce soir, le 14 janvier, il a finalement repris une forme tangible. Les gens se souviendront de cette soirée comme du coup d’envoi de la contre-attaque populaire contre une invasion fasciste.
Lorsque l’histoire sera écrite comme elle devrait l’être, ce n’est pas notre férocité, mais plutôt la modération et la longue patience des « Villes Jumelles » qui feront que les gens secoueront la tête avec étonnement.


